Terminologie: Manouches, Yéniches, Gitans, Nomades, Zigeuner, Gens du Voyage…
Petite mise au point pour éviter d’être traités de tous les noms, même sous couvert de bonnes intentions…
Afin d’établir un lexique des termes pour nommer les populations persécutées et exterminées durant la Deuxième Guerre mondiale, il faut en distinguer trois types :
1.– les endonymes, utilisés par les concernés pour se nommer,
2.– les exonymes, projetés par la société sur eux,
3.– les catégories administratives, fabriquées par les États pour les identifier et les surveiller.
En France, les cinq principaux endonymes utilisés par les personnes concernées pour se désigner sont :
Descendants des groupes Rromané :
– les Rroma, originaires d’Europe centrale et balkanique. Ils sont historiquement kalderasha (chaudronniers, couteliers, rémouleurs, étameurs), lautari (musiciens, chanteurs), lovara (marchands de chevaux), tchurara (fabricants de tamis), etc.
– les Sinté (ou Manouches), présents principalement en Europe rhénane (Allemagne occidentale, Suisse, Italie du Nord, Alsace). Ils exercent souvent les métiers de musiciens ambulants et de luthiers. En France, ils se disent Manouches. Leur langue, associée au romani, est teintée d’influence germanique et/ou piémontaise.
– les Kalé (ou Gitans), issus principalement de la péninsule ibérique et du monde méditerranéen. Leur langue est le calò, issu du romani et influencé par le castillan.
Gadjé voyageurs :
– Les Yéniches, itinérants du bassin suisse-alémanique, exercent principalement la vannerie et ont une culture propre, différente de celle des trois précédents groupes associés aux mondes romani, mais ils subissent les mêmes formes de discrimination et de contrôle tout au long du 20e siècle.
– Les Gadjé ou Payos, sont des Voyageurs, non Rrom, venus sur le Voyage à la fin du 19e siècle
**
*****
De tous temps, les discours politiques, policiers et médiatiques façonnent des représentations stéréotypées, criminalisantes et essentialisantes de ces différents groupes, pourtant hétérogènes. Au tournant du XXe siècle, ces campagnes de presse, souvent violentes, ont un profond écho au sein de l’opinion publique et contribuent à généraliser des stéréotypes associés au vagabondage et à l’errance. Dans cette optique, des exonymes péjoratifs et stigmatisants, parfois même exotisants, sont élaborés et projetés sur eux par la société majoritaire : « Bohémiens », « Égyptiens », « Tsiganes » ou « Romanichels ». Ces termes sous-tendent une origine étrangère, à une période où le sentiment national est exacerbé, renforçant davantage leur marginalisation. Pourtant, leur présence en France est avérée depuis 1418 (archives municipales de Châtillon-sur-Chalarone) et les hommes sont mobilisés à chaque conflit international.
Au même moment, les États européens mettent progressivement en place des législations coercitives à l’encontre de ces populations hétérogènes. Ils fabriquent alors des catégories administratives pour criminaliser, identifier et surveiller les personnes exerçant un métier itinérant et/ou circulant en roulottes. En Allemagne, le terme « Zigeuner », utilisé par les autorités centrales, les institutions pseudo-scientifiques raciales et les services de police criminelle pour identifier, exclure et persécuter, conduit au génocide européen des Sinté-Rroma et Voyageurs pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce vocable stigmatisant, symbole des persécutions nazies, est aujourd’hui fortement rejeté en Allemagne où son usage dans l’espace public est prohibé. En 1912, les parlementaires français introduisent la catégorie « Nomade » dans le droit pour mettre en place un système policier d’identification et de surveillance à l’égard de tous ceux que l’opinion publique nomme alors péjorativement « Bohémiens », « Romanichels » ou « Gitans ». De 1939 à 1946, les Nomades, mais aussi les forains, sont ciblés par les autorités françaises. En 1969, le terme « Nomade » est remplacé par la catégorie administrative « Gens du Voyage ». Ici, l’usage des mots « Nomades » et « Zigeuner » se réfère exclusivement aux termes employés à l’époque par les autorités françaises (1912-1969) et allemandes (1940-1945) pour criminaliser et persécuter l’ensemble des populations perçues comme itinérantes pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Ils sont employés sans guillemets pour faciliter la lecture des textes mais il faut garder à l’esprit que ces termes sont des constructions étatiques conçues, dès l’origine, pour stigmatiser et persécuter des familles entières, aux conditions socioéconomiques plurielles. Pendant la guerre, la circulation de ces catégories entre France et Allemagne est explicite : lorsque l’état-major allemand exige, le 4 octobre 1940, l’internement des Zigeuner de la zone occupée dans des camps familiaux surveillés et gérés par les autorités françaises, le régime de Vichy traduit cette demande en internant les Nomades tels qu’ils sont définis par la loi de 1912, et assignés à résidence depuis celle du 6 avril 1940.
Texte : Théophile Leroy, docteur en histoire, enseignant, membre du comité scientifique du MNF.
Supervision : Gigi Bonin, président du MNF.
07/10/2025-27/09/2026.
