L’exposition de la colère: “Mondes tsiganes“ au MNHI

L’exposition de la colère.

Entre hallucination et indignation au Musée national de l’histoire de l’immigration

 

Nous sommes allés au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris, nous avons vu, nous n’avons pas pleuré, nous n’avons pas crié.

Plusieurs d’entre nous sommes allés voir l’exposition au Musée national de l’histoire de l’immigration qui porte le titre Mondes Tsiganes. Bien que nous soyons beaucoup à ne pas reconnaitre la terminologie « tsigane », la considérant englobante, essentialiste, parfois déshumanisante, il fallait tout même apprécier qu’elle soit proposée d’emblée au pluriel. Alors que ce vocable rejette d’autres communautés « nomades », nous pouvions imaginer que ce pluriel sous-entende un début de reconnaissance de la diversité des communautés concernées. Nous y aurions vu comme une affirmation d’origines bien plus complexes que le recours très fréquent à un peuple homogène soit-disant parti d’Inde à un moment ou à un autre. Bref c’était plutôt bien parti et notre motivation était réelle.

Malgré tout, quelque chose est déjà assez incompréhensible. Pourquoi ce lieu ? Comment ne pas se rendre compte que la population est désignée ici, rien que par le choix de ce lieu, comme d’éternels étrangers ? Chose que l’on nous renvoie constamment : « Vous n’êtes pas d’ici ! ».
Dès l’entrée, une succession de photos, de belles photos d’ailleurs. Beaucoup de déjà vu, mais une belle scénographie. Des magazines, des journaux, parfois accompagnés d’un bref cartel, présentant le sujet, un titre, l’année – parfois approximative -, l’« artiste », de très succinctes explications conceptualisant la réalisation, la source. Parfait, mais quel sens donner à cette succession de notices ?

Effectivement, en y regardant de plus près, on observe qu’aucun accompagnement n’est proposé dans cette exposition. Aucune confrontation entre les images à voir et les faits (ou contre-faits) qu’elles veulent représenter.
Le joli texte de départ devient rapidement un faux semblant de justifications qui argumente une exposition censée lutter contre les représentations et la fabrication des stéréotypes par la photographie. Lutter contre les stéréotypes en les mettant en avant nécessite de l’extrême vigilance et un vrai travail de fond qui n’est pas visible ici. Il ne suffit pas d’avoir, ni de communiquer une bonne intention pour que l’effet escompté se produise. La conviction n’est pas qu’une affaire de volonté. Tout dépend de la mise en situation, des explications, mais surtout de l’accompagnement tout au long de l’exposition. Sinon cela devient un fait.

Malheureusement et rapidement on observe que cette exposition cultive les représentations négatives sur les « tsiganes », tout en prétendant faire l’inverse. Cela contribue certainement à la demande d’exotisme de certains mais, surtout, fortifie les arguments de rejet des autres.

L’idée de départ d’une telle exposition est plutôt bonne, mais comment ont-ils pu en arriver là ? Les commissaires d’exposition et le Musée donnent pourtant, à travers des communications, de bons arguments justifiant vouloir déconstruire les représentations par l’art mais en faisant ici tout le contraire. On se demande alors comment cette mise en scène a pu être réalisée avec des personnes aussi « importantes », avec des commissaires et autres partenaires de « cette pointure » et autant de bonnes volontés ? Évidemment, si on ne reste que sur la forme, ce sont de « belles » photos bien exposées. Quand on a une lecture romantique des « Tsiganes », c’est joli ! Mais la scénographie n’a aucun sens, hormis mettre en avant une « belle » exposition de photographies sur fond de misère.

L’exposition montre des « gens » appelés Rroms, Gens du voyage, nomades, etc. qui paraissent figés dans une époque ancienne, même si le cliché est assez récent. Figés dans une situation sociale prédéfinie, dans une certaine précarité, quasiment aucune photo montrant des gens qui vivent « bien ». Aucune ne montre par exemple des personnes qui ont une autre activité professionnelle que celle qu’on aime bien associer à « ces gens-là ». Parce qu’a priori ce sont des métiers « culturels ».

Jamais on n’y trouve une photo d’hier ou d’aujourd’hui, d’une Manouche courtière où d’un Manouche agent territorial, d’une Sinti militaire ou infirmière ou d’un Sinto Pompier, d’une Gitane institutrice ou historienne ou d’un Gitan comptable, d’une Rromni avocate où d’un Rrom enseignant, d’une Yénish styliste ou d’un Yénish chef d’entreprise, d’une voyageuse soigneuse animalière ou d’un voyageur mécanicien etc.

Non ça ne devait pas exister et ne doit toujours pas exister dans leur monde. En tout cas, on ne les voit pas. Comme si les autres professions n’étaient qu’exception chez nous. Nous devrions nous résigner et être assignés à des métiers – par ailleurs tout aussi nobles – comme étameur, chineur, voire chômeur, nous renvoyant encore à une image de précaires et de marginaux. On y voit quelques forains et circassiens, mais quasiment aucun avec des « métiers » modernes. Aucun contre-exemple. Aucune perspective de projeter les peuples mis en avant dans une autre évolution possible.

Et là, l’odeur nauséabonde continue de monter. On tombe sur des photos d’une famille avec un enfant nu et une femme dans une position douteuse ! En XXL, pour être certain de ne pas en perdre une miette. Une série de photos qui rappellent des clichés d’enfants enfermés dans des maisons « d’aliénés » des pays de l’Est à une certaine époque. Ils avaient fait polémiques pourtant. Comment les visiteurs peuvent ne pas voir cela et se rendre complice ? Sous prétexte d’être un photographe, reporter, artiste on peut se permettre ce genre de chose et porter atteinte à la dignité des gens en toute impunité. Nous connaissons cette famille et sa fragilité. Ce sont les amis de certains d’entre nous. Ils ont eu une vie chaotique. Drame sur drame. C’est tout simplement porter atteinte à la dignité de personnes déjà bien fragilisées. Sous un prétexte artistique, on se permet le plus dégradant ! On n’est pas jugé, c’est de l’art Madame !

Sur quels autres peuples, communautés, oserait-ont faire cela sans sourciller ? Sans faire d’opposition entre les uns et les autres, si on avait fait la même exposition sur les Juifs, les Bretons ou d’autres populations, cela aurait-il été accepté ? Les visiteurs auraient-ils applaudi de la même manière ? Et demain, à qui le tour ? Que l’on nous réponde que le nu infantile et la mise en avant de la misère soit de l’art ! Sur une autre population, les « artistes » auraient eu de réels ennuis! Oui, les photos et les situations sont réelles, mais quel intérêt de les présenter ? Pourquoi ne montrer que cette partie de réalité ?

Un voyageur qui a vu cette exposition nous a dit « les gadjé ont fait ça sur nous ? ». Cela transpirait tellement, que les « concernés » n’ont pas été associés à cette exposition. Du « colonialisme intellectuel ». Le monde de la recherche, de l’action sociale, comme le politique, nous ont tellement habitués à ça.

Nous voilà encore une fois exposés comme de simples figurants passifs de nos histoires et de nos vies. Dans le journal de présentation, on nous vend une exposition « pour découvrir une histoire méconnue ». Qu’est ce qui permet dans cette exposition de mieux connaitre cette histoire ? On nous promet une exposition «qui explore une multitude de regards photographiques», «qui invite à découvrir une diversité immense et méconnue ». Pas du tout : elle explore un seul type de regard photographique. On y découvre une uniformité avec deux types de population, des pauvres et des personnes présentées comme des « bandits ». Un regard qui n’est absolument pas « méconnu » puisque c’est la représentation la plus habituelle à laquelle on nous renvoie toujours. Celle-là même contre laquelle les commissaires d’exposition prétendent pourtant lutter. On nous parle de l’idée de « déconstruire les idées reçues, de surprendre », « questionner nos représentations », « c’est une réhabilitation par l’image de populations souvent cantonnées à des espaces dégradés ». C’est l’inverse qui se passe. Il aurait fallu présenter l’hétérogénéité des autres réalités de vie, de situations, de parcours de personnes, de familles.

Le témoignage d’un des protagonistes de l’exposition précise que «l’histoire collective a exclu formellement ces minorités du récit national ». Dont acte. Mais il ne s’offusque pas du tout de ne pas avoir inclus ces « minorités » dans la mise en œuvre de cette exposition. Et cela, quoi qu’il puisse en dire.
Le photographe et commissaire de l’exposition a même précisé dans un article en toute quiétude : « si les Nomades sont des sujets fascinants, tous ne le sont pas ». Incroyable propos ! Donc tous ceux qui sont dans l’exotisme sont fascinants et les autres non. Les sujets non présentés dans l’exposition ne seraient pas assez représentatifs, donc absents. La misère est photogénique, l’exotisme est plus vendeur. L’art à tout prix, peu importe les conséquences. Apparemment, pour lutter contre les représentations stéréotypées, les concepteurs de l’exposition n’ont trouvé aucun intérêt à présenter d’autres images montrant des parcours réussis.

En regardant la jolie tablette qui sert de livre d’or, plusieurs messages apparaissent. Beaucoup de « c’est super », « c’est joli », etc. Et quelques commentaires marquant l’écœurement. Ce qui est drôle, c’est qu’en restant proche de la tablette, les personnes qui ne semblaient pas avoir apprécié ne s’attardaient même pas à le noter. Même des associations « d’amis des voyageurs » sont choquées par cette exposition, mais une seule l’a fait savoir officiellement. Les autres sont restées plus que discrètes. Manque de courage ? Peur pour leurs financements ? Donc le « bilan » sera certainement positif !

Ceux qui ont eu l’honnêteté de se plaindre officiellement de cette exposition ont eu une réponse par la Chef du Service des publics. Les réponses reprennent quasiment les mêmes propos qui paraissent dans les interviews, le programme et mêlent une certaine difficulté à se remettre en cause. Quelques précisions sont apportées, comme « cette exposition … veut également restituer une histoire confisquée à travers des portraits et des destins individuels. ». Tout est possible… Aucun scrupule. Elle nous explique que « cette exposition retrace l’histoire de la représentation des communautés à travers la photographie. Elle cherche à montrer les dispositifs qui ont participé à la construction des stéréotypes ». Eh bien, l’exposition « moderne » de monsieur Pernot en est la preuve. Elle explique, concernant la présentation de la famille Gorgan : « les Gorgan mettent en lumière un album de famille au format XXL : l’accrochage entièrement pensé avec ceux qui sont représentés, juxtapose des photos de Mathieu Pernot et des photos prises par la famille elle-même. » L’accrochage, à qui veut-on faire croire cela ? Effectivement, il y a bien des photos données par la famille. Elles se remarquent d’ailleurs. C’est la seule bonne chose puisque ce sont certainement les seules photos qui ne sont pas stigmatisantes.

En parallèle de cette réponse écrite, d’autres argumentations ont circulé, tentant de justifier l’injustifiable. Certains ont même tenté d’apporter des explications en affirmant : « Les personnes sur les photos sont dignes ! ». Ce serait donc la photo comme acte artistique qui les rendrait dignes, une autre façon de déplacer le « sujet » sous le vernis de l’art. Ou encore : « mais les familles étaient d’accord ! », « ce sont des amis du photographe ». Nous avons même entendu qu’elles ont été payées pour cela ! Que cela soit vrai ou non, qu’est-ce que ça changerait ? Si c’est le cas, est-ce que ça justifie cette mise en scène violant l’intimité ? Aussi, quelle est la réelle compréhension des enjeux par les personnes et les familles qui ont « accepté » ? Nous ne pouvons pas croire que les familles et les personnes photographiées aient vraiment compris la teneur et les conséquences de cela, si jamais elles ont vraiment accepté d’être photographiées ainsi.

L’écœurement que nous avons ressenti face à cette forme de « zoo humain » est très violent. Aucun argumentaire ne peut justifier cela, aucune réponse ne nous apaisera. C’en est trop ! D’autant plus que cela a été légitimé par des institutions de la République et des associations qui travaillent « pour nous » !
Bien entendu, des voix se sont élevées contre cela, et nous les en félicitons.

Malgré tout, les responsables en ont fait ce qu’ils ont voulu ! Nous savons bien que les « concernés » qui ont été « associés » à cela n’ont été que consultés. Jamais ils n’auraient laissé faire ça. Tout au plus, on leur a laissé un petit espace, en guise d’achat de paix sociale, pour un concert, une projection, un bref témoignage qui ne légitime rien et n’adoucira pas notre colère !

Nous sommes bien décidés à ne plus laisser passer ce type de démarche, car la musicalité de cette exposition est grave et dangereuse. Parce que des non-avertis peuvent y voir une berceuse alors qu’elle est dramatique. La photo n’est qu’image, mais elle est résonance. Résonance de ses émotions, mais aussi de réalités qu’elle renvoie, de comment elle a été proposée ou mise en pâture. Et, en l’occurrence, la résonnance est mauvaise.

« La première chose à faire quand on veut être profond c’est commencer par être ridicule », disait un ami. Peut-être est-ce cela dont il s’agissait dans cette farce qui a un mauvais goût.
La photo comme la musique peut hypnotiser. Il se dit que « La musique peut faire marcher à la mort comme elle peut faire danser ». Faisons un parallèle avec l’image : celle-ci peut anéantir comme elle peut faire rêver. La photographie peut rendre romantique la misère, la maltraitance, l’injustice, elle est une langue. Souvent elle parle à chacun à travers l’émotion qu’elle suscite. Dans cette exposition la photographie doit démontrer. Elle présente un enjeu sociétal qui doit être expliqué sinon elle est malsaine. Là, rien n’est expliqué tout au long de ce périple. Des notes de bonnes intentions absentes dans le fond de la présentation pervertissent l’emploi de l’image.

Les questions liées aux « Gens du voyage, Nomades, Tsigane etc » sont de généreuses niches économiques, pourquoi l’art s’en passerait ?
Après avoir été, et être encore aujourd’hui, assignés à résidence sur des lieux spécifiques de stationnement, appelés à un moment « camps » à un autre « aires d’accueil », dans une histoire que certains « gadjé » nous imposent, dans des sphères d’aides sociales spécifiques, nous sommes assignés maintenant à résidence de l’« art », d’une obscure culture de l’image, au Musée national de l’histoire de l’immigration.

Chantez pour réveiller vos enfants, réfléchissez pour vous éveiller les esprits, insurgez-vous pour ne plus vous laisser faire.

Nous avons vu. Nous n’avons pas pleuré, Nous n’avons pas crié. Mais maintenant sachez-le : nous serons là !


Co signataires : Yellena Martin, Renardo Lorier, Sandra Théodore, Nara Ritz, Christine Siegler, William Martin, Nathalie Villaume, Niki Lorier, Elodie Marquez, Gigi Bonin, Singwela Pacaud, Dany Péto Manso, Sandra Saintot, Johnny Kriese.


Contact : expodelacolere@yahoo.com / 06 85 55 36 66

3 Replies to “L’exposition de la colère: “Mondes tsiganes“ au MNHI”

  1. Merci ! Nous avons écrit un manifeste depuis Berlin sur cette expo  » Mondes Tsiganes  » après les réponses très évasives de M.Pernot (photographe et co-commissaire de l’expo) et d’Ilsen About (anthropologue et co-commissaire) sur le comment de cette expo, des critiques de la photographie qui ne se mouillent pas, des associations qui ne veulent pas en parler, des gens qui ferment les yeux sur cette enfant nue  » Vanessa « . Mise à part faire monter la notoriété des deux protagonistes, cette exposition ne montre aucune évolution. Aucun intellectuel et artiste Roms ont été invités à mettre en oeuvre cette expo. Nous serons toujours les éternels figurants de notre histoire. Nous sommes face à une forme colonialiste et raciste. À se demander même si les commissaires savent de qui et de quoi ils parlent, tellement ils se sont éloignés du sujet et des enjeux abordés !
    J’ai laissé plusieurs commentaires à ce sujet.
    Je vous fais suivre très prochainement notre manifeste.

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