Jean Pipo SARGERA (1942 – )

©Jacqueline Geneste, CDJC, Paris. Femmes et enfants au camp de Rivesaltes, 1942.

Jean Pipo SARGERA (1942)

Né au camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), vers juin-juillet 1942.

Je suis né au camp de concentration de Rivesaltes [barraque 216 à l’îlot K]. Ma mère s’appelle Sargero Rosario. Je suis de père inconnu parce que pendant la guerre ils l’ont emmené à l’armée et depuis il n’est pas revenu… Mon père, c’était un Espinasse, un Gitan catalan, j’ai pas connu mon père.

Fils de François x ESPINASSE et dernier fils de Rosalie SARGERA-RODRIGUEZ (Bilbao (Eskual Herria) 23/01/1905), vannière. Frère de Valentin SARGERA (Carcassonne, 1926 † ), Francisco SARGERA (Cabestany, 1930 † ), Joseph SARGERA (Pallestres, 1933 † ), Dominique SARGERA (1936 †), Marie SARGERA, (Theza, 1938).

« À l’époque, ma famille habitait Carcassonne [16, rue de la Trivalle]. Un jour, alors que ma mère Rosalie était en prison, les gendarmes sont venus chercher mes frères et soeurs et ils les ont mis dans un train jusqu’à Rivesaltes [le 21 mai 1941]. Ma mère est venue les rejoindre à sa sortie de prison [à Carcassonne le 11 août 1941]. On était dans la baraque 216 de l’îlot K. Ma mère était ‘chef de baraque’. C’était elle qui était chargée de faire l’appel. En fait, elle se débrouillait pour compter plus de Gitans qu’il n’y en avait, comme ça, elle récupérait des couvertures, douze ou treize. Et puis après, elle les échangeait contre des tickets d’alimentation, comme ça on se débrouillait, parce qu’il n’y avait rien à manger…” […] « elle a fait une grosse amitié avec une infirmière qui était Suisse [Friedel Bonhny Reiter]. C’était elle qui emmenait toujours les enfants à l’infirmerie. » Comme chef de barraque elle avit droit à un petit pain rond à peu près de 200 grammes, ou 300 grammes pour huit personnes. C’étaient des pain noirs, des pains de seigle. Ça donnait des poux, ça donnait la gale.

Ils sont mutés au Camp du Barcarès (Pyrénées-Orientales), le 23 janvier 1942, suite à l’aiguat, la grande inondation de cet hiver qui a ravagé les camps.

« …mes frères, ils étaient déjà nés d’un autre père. [ils] sont tous morts, simplement par la souffrance du camp, tellement la faim qu’ils avaient. » « Le directeur du camp, c’était un alsacien qui s’appelait Monsieur Bœuf […] il était très méchant. […] Il ne donnait pas la nourriture qu’il fallait aux enfants.

« Quand on s’est évadés du camp […] On s’était réfugié dans [la famille de son père] à Perpignan. […] ma mère, elle faisait les paniers, un petit peu la ferraille, un petit peu de quelque chose, on mangeait, on vivait, voilà. Pas comme on voulait mais on arrivait à survivre. » Puis après, vers 1948, ils sont allés à Marseille, à Toulon, au Canet, à Béziers… « Après, je me suis marié et on a été au [Ruisseau] Mirabeau [à Marseille]. » Puis Paris, au bidonville de la Courneuve 1967 où il est livreur de charbon. Dans les années 1970 ils sont expulsés lors de la réalisation du Parc de la Courneuve, et partent 9 ans à Pierrefitte, avenue de Lénine. Suite au démembrement des logements à la Poudraie en région parisienne il vit aujourd’hui dans l’Héraut. C’est un témoin vivant.

Très investi dans le monde associatif, président du Centre Culturel Gitan, décoré Chevalier de l’ordre du Mérite National, il a notamment co-organisé la première manifestation de reconnaissance des persécutions françaises contre les personnes catégorisées Nomades et Forains à l’Arc de Triomphe à Paris dans les années 1980.


Parcours géographique


Documents d’état-civil et de police


Documents d’internement

FRAD066_1260W76_Barcarès_Entrées_SARGERO


Sources

MCR_11_2008 Entretien témoignage Jean Sargera dit Pipo.

AD Pyrénées-Orientales, FRAD066, 109 W 322, Dossiers individuels Sargiro Rosario et Sargero Valentin, François, Joseph, Dominique, Marie ; 1260 W 88, sorties Rivesaltes; 1260 W 76, entrées Barcarès, 1941-1942.

Photographie de Pipo Sargera © famille Sargera, avec son aimable autorisation, DR.

Debelle, Mary, Les Tsiganes en Languedoc-Roussillon, assignation à résidence, internement, 1940-1946, Mémoire de maîtrise, réalisé sous la direction de Michel Fourcade, Université Paul Valéry, Montpellier III, année 2003/2004, p. 39.